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Cercle des Amis

de Marie Bashkirtseff

« Mais si je ne suis rien, si je ne dois rien étre, pourquoi ces réves de gloire depuis queje pense? »

Marie Bashkirtseff, Journal, 25 juin 1884

Bulletin de liaison

Numéro : 38 - Juin 2010

,Cercle des Amis de Marie Bashkitseff
50100 Cherbourg

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Jean-Paul Mesnage

Rédaction

Véronique Rémusat-Rémion

Jean-Jacques Poumarat



Sommaire

MARIE BASHKIRTSEFF ET SON TEMPS

 

- La propriété du couturier Worth á Suresnes

P 2

Une autre demeure extravagante

chez le violoniste Ole Bull

P 9

DES HEROÍNES A L'IMAGE DE MARIE BASHKIRTSEFF

Par Jean-Jacques Poumarat

P 10

PORTRAITS PAR MARIE BASHKIRTSEFF

P 17

L'OPERA PREFERE DE MARIE BASHKIRTSEFF

Mignon, d'Ambroise Thomas.

P 25

LIVRES

Marie Bashkirtseff, Diario de mi vida.   P 28


Les églises russes de Nice

par Alexis Obolensky, Luc Svetchine,

Pierre-Antoine Gatier,

éditions Honoré Clair, 2010.   P 30

LITIGES ET QUESTIONS   P 33 A qui appartient la cathédrale Saint-Nicolas? La cathédrale sera-t-elle saisie?

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MARIE BASHKIRTSEFF

ET SON TEMPS

La propriété du couturier Worth

á Suresnes

Trés élégante, Marie Bashkirtseff ne s'adressa dés I'adolescence qu'aux premiers fournisseurs de Paris : Laferriére, Worth - considéré désormais comme I'initiateur de la haute couture, dont la demeure extravagante excitait la curiosité. Marie put y pénétrer lors d'un séjour á Paris, durant l'été 1877.

Emile Friant

Charles-Frederick Worth 2

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« J'ai essayé une robe chez Worth et la demoiselle s'amusait en me racontant les richesses de Worth. Et m'offre de visiter Suresnes, comme on disait Vaux á M. Fouquet, on dit Suresnes á M. Worth (...) A Suresnes ce n'est pas beau mais c'est idéal, c'est plus beau qye n'importe ce qu'on peut voir. Des curiosités et des richesses sans pareilles, un paro superbe. » '

Ce n'est que deux ans plus tard, le mardi 3 juillet 1877, que Marie visite « le cháteau de M. Worth á Suresnes »

« Le cháteau ou plutót la villa est une merveille, depuis la loge du concierge jusqu'au pigeonnier. Tout ce qu'on peut apporter de recherche de soin, de fantaisie y abonde. II y a plusieurs pavillons et une maison, des serres, des jardins. Mais aucune habitation au monde ne ressemble á celle-lá. L'extérieur méme des bátiments est si orné, si émaillé, si embelli de tout ce qu'on peut á peine s'imaginer qu'on perd de vue la maison, les murs enfin. C'est insensé de détail, de rococo, de bric-á-brac; des porcelaines jusque sur le gazon, merveilleusement arrangées dans les plantes, les fleurs.

Tout ce qu'on peut apporter de soin, de fin¡, de joli, d'extraordinaire á un corsage ou á un manteau, est répandu partout. Ce qu'il y a de broderies, de dorures, de peinture, d'émail, de mosaique, de dentelles, de tapisseries dont on n'ose á peine faire des robes est lá á profusion. Mais arrangé avec un goút et une délicatesse surprenantes. II semble impossible qu'un homme ait pu sans devenir fou avoir pensé á ce million de colifichets dont chacun pris á part est un objet d'art ou une fantaisie, ou une dralerie quelconque. Chaque escalier, chaque cordon de sonnette... enfin c'est inconcevable! On peut briser toutes ces maisons en dix mille morceaux et chacun d'eux sera certes assez remarquable pour étre placé sur une étagére. On peut ne pas admirer ce genre surprenant, mais on doit lui rendre justice et dans ce genre, c'est sublime.

La propriété de Charles-Frederick Worth á Suresnes

1 Mercredi 11 aoút 1875

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Tout ce que j'ai lu de descriptions les plus fabuleuses n'est que fort peu á caté de Suresnes. Les serres, les prosaiques vitres sont arrangées de telle maniére qu'on les trouve divines.

Et on voit que cet homme aime tout cela en artiste, orille petites choses trahissent des goúts élevés et méme le culte des grands hommes et de belles actions. On déméle aussi certaine prétention á étre soi-méme un grand homme, c'est pardonnable et méme fort naturel. Chacun dans son genre. Et méme, s'élever ainsi par un art qu'on qualifie volontiers de métier, est peut-étre plus méritoire, plus difficile que par des choses qui sont d'elles-mémes élevées et sérieuses. »


La nom de Worth apparalt dans le Joumal de Marie Bashkirtseff en aoút 1873. Marie a quinze ans. Le vendredi 22, elle écrit : « Je commence á m'habituer á Worth, je suis toujours mal á mon aise le premier temps que je vais dans une maison. Je commence aussi á montrer ce que je suis, ils me croient encore une petite filie simple, mais ils vont voir ce que je suis. Je veux montrer ma fantaisie dans toute sa splendeur etc. ils vont voir que je surpasse tout le monde en toilette... »

Marie Bashkitseff, avril 1876. 4

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Marie ne rencontra le célébre Worth que le 8 aoút 1877, quelques jours avant de visiter son extravagante demeure : « J'ai enfin vu le célébre Worth, ¡u¡-méme. Pendant que nous causions d'une robe tous les employés hommes et femmes, groupés autour de nous, écoutaient avec un respectueux ravissement. »

Deux jours plus tard, Marie retourne chez le couturier : « J'ai eu une conférence avec Monseigneur, c'est-á-dire Worth. »

Le 13 aoút, elle écrit : « II faut rendre justice aux gens, Worth a un réel talent. II ne m'adore pas, il ne me connait pas encore; mais quand nous nous comprendrons on yerra une femme bien mise. »

Robe créée par Worth, vers 1883.

L'Anglais Charles-Frederick Worth (1826-1895), avait ouvert sa maison sous le Second Empire. Ses créations furent introduites á la Cour impériale par l'ambassadrice d'Autriche á Paris, la princesse Pauline de Metternich, I'une des femmes les plus brillantes et les plus élégantes du Second Empire - maigré un visage un peu ingrat, mais, pratiquant volontiers I'autodérision, la princesse s'estimait « le singe le mieux habillé de Paris ».

La príncesse Pauline de Metternich, vers 1865
Photographie de A. Lejeune

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C'est Mme Worth elle méme qui se présenta á I'ambassade d'Autriche.

Bien des années plus tard, la princesse se souvenait de cette visite

« J'étais un matin tranquillement installée á tire dans mon salon lorsque ma femme de chambre parut, tenant un album en main. Je lui demandais ce qu'elle apportait, lorsqu'elle me répondit : « II y a chez moi une jeune femme qui voudrait que Votre Altesse daignát jeter un coup d'ceil sur les dessins contenus dans ce livre. Ce sont les croquis des toilettes que fait son mar¡. Celui-ci serait trés désireux de faire une robe pour vous, n'importe á que¡ prix, pourvu qu'il vous en fasse une! »

Je m'informai du nom de l'individu

« II est Anglais et s'appelle Worth. »

- Un Anglais qui ose prétendre faire des toilettes de femmes á Paris, voilá une idée étrange, m'écriai-je, je n'en veux sous aucun prétexte.

- Votre Altesse ferait bien cependant de regarder les croquis, répliqua ma femme de chambre, jis me semblent charmants (...)

J'ouvris l'album et quelle ne fut pas ma surprisel orsque, á la premiére page je vis une toilette charmante, á la seconde une toilette ravissante!... Immédiatement je flairai I'artiste, et je dis á ma femme de chambre

« Amenez-moi I'Anglaise.

- Ce n'est pas une Anglaise, c'est une Franraise pur sang », me fut-il répondu et au bout de quelques instants je vis apparaitre Mme Worth, modeste, timide et rougissante! 2

Elle me dit que son mar¡ (...) venait de s'établir avec un Suédois, un certain Bobergh, et qu'ils s'étaient installés rue de la Paix, 7.

Que ces messieurs, trés désireux de me compter au nombre de leurs clientes, me priaient de bien vouloir faire faire une robe chez eux et que je n'avais qu'á dire le prix que je voulais mettre.

Je répondis que j'en ferais faire deux, une du matin et une du soir, et que ¡'une et I'autre ne devait pas dépasser le prix de six cents francs (...) Mme Worth ne se tenait plus de joie.

La robe du soir devait étre inaugurée au prochain bal des Tuileries. A la fin de la semaine, aprés un essayage - j'appuie sur cet un, car actuellement on essaie jusqu'á cinq ou six fois - on m'apporta les deux chefs-d'oeuvre!... II n'y avait pas á dire, c'était parfait en, tous points, et je fis faire des compliments á I'auteur que je ne connaissais pas personnellement car on était venu essayer chez moi!

2 Mme Worth avait rencontré son futur mari á Paris, chez Gagelin, le plus célébre commerce de « nouveautés », oú elle était « demoiselle de magasin » lorsque Worth, arrivant de Londres, y fut engagé en 1845.

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J'arborai donc le mercredi suivant - il y avait grand bal dans la salle des maréchaux 3 - la fameuse robe, et je dois á la vérité de dire que j'en al rarement vu de plus jolie et de mieux faite!

Bal au palais des Tuileries, sous Napoléon 111.

L'Impératrice en entrant dans la salle du tróne oú le corps diplomatique se tenait toujours réuni pour le cercle, apergut en un clin d'ceil le chef-d'oeuvre! Lorsqu'elle vint á moi, elle me demanda de suite qui avait fait cette robe si merveilleusement jolie dans sa simplicité et son élégance. (...)

Worth était lancé et j'étais perdue, car á partir de ce moment les robes á trois cents francs ne revirent plus le jour.» °


Habile stratége doué d'un esprit visionnaire, Worth jeta les bases de ce qu'on appellera la « Haute Couture », la « Couture-Création » : variations saisonniéres de la mode, présentation des modéles par des jeunes femmes - que I'on dénommera plus tard « mannequins » - dans des salons luxueux afin de présenter les vétements dans des conditions les plus proches de la réalité, enfin diffusion mondiale des modéles afin d'assurer la suprématie du goút frangais.

Tout comme Marie Bashkirtseff, la princesse de Metternich voulut visiter aussi la villa de Worth á Suresnes

« Worth, ayant rapidement fait fortune, alla s'installer superbement á Suresnes prés de Paris (...) J'exprimai un jour le désir d'aller voir sa villa qu'on disait arrangée d'une

3 La salle des maréchaux occupait le premier étage du gros pavillon central des Tuileries. C'est lá que se tenaient les souverains lors des grands bals de la cour.

4 Zola a intrpduit le personnage de Worth - sous le nom de Worms - dans les Rougon-Macquart, « Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire », particuliérement dans le second tome, La Curée. S'étant informé au préalable du personnage réel, Zola en décrit parfaitement les particularités.

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facon merveilleuse et meublée avec un luxe insensé5.

Autant Worth avait du goút pour tout ce qui touchait á la toilette, autant il en manquait á mon avis, pour le reste. La villa de Suresnes qu'il a agrandie et augmentée en y ajoutant une aile par-ci, une aile par-lá, et des pavillons et des chalets, fait I'effet d'un fouillis de constructions qui, se trouvant sur un espace beaucoup trop restreint, se nuisent réciproquement. Au milieu de cet amas de bátiments, le propriétaire a édifié avec les pierres et les sculptures dont il a fait acquisition dans les décombres du palais des Tuileriess, une espéce de ruine qui, placée lá oú elle se trouve, est d'un effet désastreux parce qu'elle écrase le reste.

Ernest Meissonier
Ruines du palais des Tuileries en 1871, le pavillon central et la salle des maréchaux.
cháteau de Compiégne



. Les appartements sont meublés avec une grande richesse et j'avoue que je préférerais habiter une chambre blanchie á la chaux que certain salon dont le pauvre Worth se montrait extrémement fier, et qui était ruisselant d'or, de satins, de peluches, de broderies, de meubles dorés sur toutes les tranches et de bibelots.

A I'exemple de Gambetta, une grande baignoire en argent se trouvait dans le cabinet de toilette et, dans certain réduit plus secret, une fontaine faisait jaillir sans cesse de I'eau de Cologne!

Le jardin de la villa était admirablement bien tenu et les fleurs y abondaient comme les fruits (...) Le maitre de maison faisait les honneurs simplement et sans pose. Sa femme, en revanche, minaudait et jouait á la grande dame. »7

A la mort de Charles-Frederick Worth, ses fils Gaston et Jean-Philippe prirent la succession. La maison Worth ferma définitivement en 1954.

5   Les fauteuils en bois doré étaient tapissés de morceaux d'étoffes provenant des robes impériales, royales ou princiéres que Worth avait confectionnées.

6 Le palais fut incendié en 1871. Ses marbres furent proposés sous forme de presse-papier par Le Figaro á ses abonnés, la Ville de Paris plaga des vestiges de colonnes et de.portiques au parc Monceau, daps le jardin de la Bibliothéque historique de la Ville de Paris, et le long du mur de souténement du Jeu de Paume, dans le jardin des Tuileries. Celles acquises par Worth se trouvent sur les pelouses á proximité de I'hópital Foch, á Suresnes.

7 Souvenirs de la princesse Pauline de Mettemich (1859-1871), Librairie Plon, 1922, pp 135-145.

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Une autre demeure extravagante
Chez le violoniste Ole Bu¡¡

Marie Bashkirtseff admirait la soprano Adelina Patti 8, mais elle n'a malheureusement pas rencontré un artiste dont le nom apparaissait cependant sur les afiches auprés de celui de la cantatrice : I'extravagant Ole Bull.

Marie, qui appréciait I'originalité chez autrui, et qui la pratiquait volontiers, aurait été amusée par ce personnage hors du commun : "Hier soir chez Longfellow, se trouvait un violoniste complétement fou, Ole Bull, qui a joué de la maniére la plus admirable, mais il m'a enchanté encore davantage par ses excentricités et son tempérament. Un vrai héros de roman!", écrivit Thackeray.

La demeure de ce "fou", édifiée sur I'Íle norvégienne de Lysoen, ne pouvait étre qu'extraordinaire - un peu dans ¡'esprit de celle construite par le couturier Worth.

8 Voir « Bulletin du Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff », no 37

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DES HERONES A L'IMAGE DE

MARIE BASHKIRTSEFF

Jean-Jacques Poumarat

Marie Bashkirtseff a inspiré, et inspire encore, les auteurs - d'une fagon plus ou moins subtile, plus ou moins exacte. Elle apparait sous sa véritable identité dans Le masque aux yeux d'or d'Albéric Cahuet 9, édité en 1924, dans le contemporain Roman de Marie Bashkirtseff écrit par Raoul Miles en 2004, mais aussi sous les noms de Véra Zéluska ou de Nadége Andramatzi dans des nouvelles de Jean Lorrain.

Jean Lorrain 10, dans Le crime des riches, présente 14 récits, dont certains ont une tonalité perverse. Deux nouvelles évoquent des femmes, des artistes, rappelant Marie Bashkirtseff. Ainsi, le récit intitulé Deuils d'Escurial, étale le morbide propre á la nature de l'auteur á travers des situations équivoques qui peuvent rappeler celles de la famille de Marie. Dans Disparues souffle une écriture plus honnéte, et le souvenir de la jeune artiste qui inspira le récit est respecté. 11

Sem
Jean Lorrain

9 Voir Bulletin n° 37 du Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff.

10 Paul Duval, 1855-1906

11 Sources : Jean Lorrain, Le crime des riches, éditions Baudiniéres, 23, rue du Caire, Paris, 21 avril 1905.

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Deuils d'Escurial

« Ah! Si vous avez le goút des histoires funébres, je puis vous en servir une qui n'est pas piquée des vers. »

Nous suivions, Grandgirard, de Bergues, de Surville, Mancherolles et moi, le parapet du quai Malaquais...

Une femme nous croisait...

Une bizarre rencontre! Elle semblait d'un autre temps, d'un autre monde...

De Bergues s'était aussi retourné sur la promeneuse. II étouffait presque un cri

« La comtesse de Mératry! C'est á n'y pas croire... C'est I'histoire que je voulais conter, mon histoire qui marche... Ah! les affinités électives, le jeu compliqué des fluides et des atomes crochus... La comtesse á Paris! - et comme se parlant á lui-méme- les Zélusko ont donc quitté la Riviera?

- Quand tu auras fin¡ ton monologue! Interrompit Surville.

- Vous avez remarqué comme moi l'étrange silhouette de cette femme, le faste démodé et raté de sa mise, cette minceur, cette souplesse exagérée de la taille et cette allure á la Constantin Guys?

Constantin Guys Dame á I'ombrelle


L'atmosphére inquiétante émanée de cette inconnue a une explication terrible. La comtesse de Mératry porte la défroque d'une morte : empruntée au vestiaire d'une parente


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depuis longtemps défunte... Ce sont des parures de tombeau. - Tu dis?

- Voilá déjá dix ans que la comtesse de Mératry s'habille et se fournit dans la garderobe de Véra Zélusko.

- Qu'est-ce que vous chantez-lá, de Bergues?

- C'est I'exacte vérité, pas plus. Vous vous souvenez tous de Véra Zélusko, cette jolie petite Russe nihiliste et quelque peu millionnaire, venue avec tous les siens, pére, mére, et toute la smala des oncles et des tantes et des cousins aussi, il y a presque vingt ans á la conquéte de Paris? Vera Zélusko ne doutait de rien, elle voulait faire du théátre. La gloire de Sarah et les lauriers de Féghine l'attiraient. La petite Tartare avait révé d'éblouir et de dominer le monde.

Nul d'entre tous ces braves gens ne mettaient en doute que Véra ne conquit la ville et tout l'univers : elle était si jolie, si intelligente, si géniaie... Et ce fut la luxueuse installation dans I'hótel de I'avenue du Bois. Nous y avons tous été á notre heure... et la féte, féte qui fut aussi une cuvée de toutes les convoitises... Les millions avaient été largement entamés...

Jean Béraud La soirée vers 1883

La féte durait jusqu'á la mort du pére et alors la débácle commengait... Le deuil arrivait á propos pour fermer I'hótel.

Heureusement, entre-temps, Sonia Barisnine avait, elle, était mariée. La cousine pauvre, généreusement dotée, était devenue la comtesse de Mératry...

Mais entre-temps aussi la santé de Véra s'était altérée... C'est une condamnée qui

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quittait I'avenue du Bois.

D'abord descendues á I'hótel, Mme Zélusko et sa filie se fixaient en ville. La comtesse de Mératry venait se réfugier auprés d'elles. Sa dot une fois dilapidée, le comte de Mératry I'avait abandonnée..

Les Zélusko, atterrés assistérent á la mort de leur idole.

Et alors I'áme asiatique des Zélusko se réveilla, avec le reste de la fortune ils firent des funérailles de princesse orientale.

Vous connaissez le tombeau du tsarévitch á Nice, au pied du parc impérial, Mme Zélusko voulut á Véra le pareil.

La chapelle du tsarévitch Nicolas Alexandrovitch á Nice.



Elle le voulut plus fastueux et plus coúteux encore.

Le cimetiére de Meudon garde le mausolée... Mais oú s'affirma le vieux sang asiatique, c'est dans l'amoncellement de robes, de fourrures, de dentelles, et méme de bijoux que cette mére orgueilleuse entassait dans le caveau de la morte. Mme de Mératry, á court d'argent, acculée aux plus dures nécessités, s'est un jour enhardie, et au milieu de toutes ces vieilles parentes aveugles, c'ést-á-dire aveuglées dans leur gátisme funébre, elle est allée rendre visite au tombeau de sa cousine.

- Et nous devinons ce qu'elle a fait, ricana Surville, elle a pris le musée funéraire pour vestiaire.

- Parfaitement, et voilá dix ans que le troupeau des duégnes n'y voit que du feu. Dix ans que Mme de Mératry porte et use consciencieusement la défroque de la morte. Vous vous expliquez maintenant la silhouette. Je vous avais promis une histoire digne de la Cour d'Espagne, disait modestement de Bergues.

- Et tu as tenu, concluait Grandgirard. »

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Disparues

« Encore une féte qui s'en va!... C'était au dernier vernissage : celui de la Société nationale. La cohue grossissante des curieux, des snobs et des dames en mal de se faire voir nous avait rabattus, Surville et moi, dans les cryptes de la sculpture (...)

Le Wistler, les deux Lavery, le Lord Ribblesdale de Sargent, le Bamés de JacquesEmile Blanche, '

John Singer Sargent

Lord Ribblesdale 1902

Londre, National Gallery

Jacques-Emile Blanche

Maurice Barrés 1891

Paris, Bibliothéque nationale de France

le Jacques-Emile Blanche de Simon faisaient prime (... )

Nous rodions désemparés, Surville et moi, autour du Penseur de Rodin, honoré d'un bref regard par les nouveaux arrivants, parce que Rodin, aprés tout, avait été quelque peu claironné le matin dans la presse (... )

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Auguste Rodin

Le Penseur

1881

Paris, Musée Rodin



« Non, ce n'est plus ga du tout, soupirait Surville. Tout s'en va. Vous souvenez-vous quelles fétes d'élégance et d'esprit et de snobisme aussi étaient ces vernissages au Palais de ('Industrie, et méme au Champs-de-Mars? (...) La peinture, comme la sculpture, la littérature aussi y étaient moins commerciales, moins réclames et moins mercantiles. Les marchands n'avaient pas encore envahi le Temple (...)

Et Surville, plein de tristesse s'absorbait devant les reliures de Mme Walgren, les yeux captivés par les nuances délicatement morbides de leurs cuirs. II demeurait penché sur la vitrine

« Ceci vous console-t-il de cela? lui chuchotai-je á I'oreille. Alors lui, mélancolique

- Non, je songe á une autre disparue, une figure charmante, elle aussi, et dont la présence me manque cruellement. Ces jours de vernissage! Elle était si gaie, si vivante, si parisienne dans sa silhouette cette petite Nadége Andramatzi, moitié Russe, moité Roumaine, sculptant et modeleuse de cire, et dont la gloire naissante occupa cinq ans I'indifférence amusée de Paris (...) II y a déjá quinze ans qu'elle est morte. Morte á vingtcinq ans! (...) C'est peut-étre cette frénésie d'illusion, d'avidité de tout pénétrer et de tout sentir qui l'ont usée et finie si vite. Elle s'est brúlée á sa propre flamme, mais n'est pas ressuscitée de ses cendres comme I'oiseau Phénix. Elle est bien morte, et les deux ou trois pátes de yerre que posséde d'elle le musée Galliera perpétuent seules son souvenir (...) Nadége Andramatzi! Elle a pourtant remué tout Paris á son heure. Vous l'avez bien connue, mon cher?

- En effet. Comme elle est partie vite! Trois ans ont suffi pour éteindre cette belle ardeur et rendre au néant cette jeune chair et cette jeune áme.


La maladie et la mort font des cendres

De tout ce feu qui, pourtant, flamboya.

De ces grands yeux si fervents et si tendres, De cette bouche oú mon cceur se noya. ,

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Et la voix tout á coup sombrée

« Vous souvenez-vous de ses entrées en coup de vent les matins de vernissage á la section des objets d'art? Elle dgbouchait lá, escortée de Mme Andramatzi mére et du triumvirat des tantes, les sceurs de Mme Andramatzi, dévouées toutes, corps et áme, et corps et biens aussi, á la carriére et á la gloire de Nadége (...) D'une étrangére elle avait la curiosité... Ainsi cette manie d'écrire á tous les hommes célébres, cette prétention de vouloir pénétrer dans l'áme et la vie intime de quiconque luí avait plu par son style ou par son ceuvre (... )

- La culture du so¡ et I'école de Maurice Barrés? Oui, je sais, et sa correspondance avec Louis de Barberousse, I'orientaliste (...) Nadége Andramatzi s'est meurtrie les ailes et le reste aux durs barreaux de la grande cage (...) La terre a gardé I'oiseau de passage et les vieux parents demeurés lá-bas, en Roumanie, peuvent vivre en songeant á la petite morte enterrée á Hyéres.


L'oiseau s'envole, lá-bas, lá-bas!... L'oiseau s'envole et ne revient pas!...


- Mais vous étes lugubre, faisait Grandgirard tout á coup surgí derriére nous. - Tu étais donc lá? s'étonnait Surville.

- Mais oui, je vous écoutais. Je vous suis depuis cinq minutes! Ah! vous étes gais,

vous, et vous effeuillez les couronnes. Nous ne sommes pas le jour des morts, que diable! - Non, le jour des disparus, et nous remuons quelques souvenirs. Et Grandgirard, concluant.

- Pauvre Nadége Andramatzi, elle a eu le bout de l'an qu'elle eút souhaité. On a parlé d'elle un matin de vernissage.» 12

Marie Bashkirtseff en burnous

12 Jean Lorrain, Le crime des Riches, édition Baudiniéres, Paris, 21 avril 1905.

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PORTRAITS PAR MARIE BASHKIRTSEFF

Le journal de Marie Bashkirtseff est riche en portraits, d'une précison descriptive souvent redoutable : ainsi, elle compare la figure « toute rouge, toute retroussée » du roi

dItalie á « celle d`un bulldog » 13;

Le roi Victor-Emmanuel II d'Italie

Marie Bashkirtseff
Rencontre avec le roi d7talie, dans l'escalier de l'hótel du Louvre, á Naples, 6 avril 1877.

13 Jeudi 6 janvier 1876.

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admise en audience au Vatican, Marie remarque que la lévre inférieure du pape Pie IX « pend comme chez un vieux chien. » 14 ; les épaules de son ami le prince Bojidar Karageorgevitch lui rappellent la forme d'un « porte-manteau »15 ;

Marie Bashkirtseff

Portrait du prince Bojidar Karageorgevitch

la taille de son amie Claire Canrobert évoque pour Marie l'aspect d'un « croissant, un vrai

croissant vu de profil » 16 ;

Marie Bashkirtseff

Portrait de Claire Canrobert



quant á la poitrine d'une autre connaissance, Mme Basilévitch, Marie la compare á « une bourse vide n'ayant qu'une piéce de dix sous au bout » 17 .

Si Marie admet que la future maréchale Lyautey est une « jolie petite femme », en revanche elle déplore ses « mains énormes avec des gros doigts abominables ».18

14 Samedi 22 janvier 1876.

15 Lundi 20 février - mardi 21 février 1882. 16 Mardi 5 aoút 1884.

17 Jeudi 16 juillet 1874.

18 Dimanche 3 aoút 1884.

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Avec un humour cinglant, elle objecte que « c'est dans ces doigts qu'il faut peut-étre chercher les motifs qui ont poussé son mar¡ á partir pour le Tonkin. »

Madame Fortoul, née Inés de Bourgoing, future maréchale Lyautey. 19



Marie n'était pas plus tendre avec elle-méme. Si elle s'admirait passionnément, elle se jugeait aussi avec lucidité

« Mais voilá une idée qui me déchire, qui me tue, qui me torture, qui, ah! li n'y a pas d'expressions assez fortes! C'est que je suis laide! Oh c'est affreux! Je ne sais d'oú me vient ce malheur, j'ai tellement enlaidi que je ne puis en croire mon miroir. »20

« Je me trouve si jolie ce soir que je ne puis m'arracher du miroir ; pourquoi ne suis

je pas toujours ainsi! »21

« Vraiment je suis amoúreuse de ma personne. » 22

« Je suis redevenue laide. Les yeux cernés, les joues enflées, les paupiéres

19 Veuve en 1900 du capitaine d'artillerie Joseph Fortoul, elle épousa en 1909 le maréchal Lyautey, qu'elle avait rencontré au Maroc oú, infirmiére-major, elle était partie á la téte d'un détachement d'infirmiéres volontaires. Outre son action lors du tremblement de terre de Messine, en 1908, elle mit en place au Maroc de nombreuses actions innovantes dans le domaine humanitaire et social : assistance á Penfance (pouponniéres, créches, orphelinats, premiéres créations d'une maternité et de colonies de vacances), mais aussi dispensaires antituberculeux, écoles d'infirmiéres, et, en France, dans son cháteau, á Thoney, maison de convalescence pour les légionnaires, maison des jeunes. Elle fut la premiére femme (avec I'écrivain Colette), élevée á la dignité de Grand-Offcier de la Légion d'honneur.

20 Mardi 19 aoút 1873.

21 Mercredi 19 novembre 1873.

22 Samedi 8 mai 1875.

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lourdes. Une horreur... » 23

« ... je me déshabille nue et reste frappée de la beauté de mon corps comme si je ne l'avais jamais vu. » 24

« Je suis jolie et tous ceux qui me voient s'en vont en le répétant. » 25

« Sans étre réguliérement belle je seis gracieuse et éclatante... quand je suis de bonne humeur... »26

« II y a un an encore j'étais superbe, sans graisse et sans embonpoint. Maintenant les bras ne sont plus fermes et en haut vers les épaules on sent I'os au lieu de voir une épaule toute ronde et d'une belle forme. Je me regarde tous les soirs en me baignant. Les hanches sont encore belles mais on commence á voir les muscles du genou (...) Enfin je suis atteinte sans retour. » 27

Marie Bashkirtseff



Admirant passionnément la beauté - celle des oeuvres, des lieux, des étres, et particuliérement la sienne, Marie Bashkirtseff n'était nullement misogyne.

La beauté et l'élégance des autres femmes la ravissaient.

Elle était fiére de la beauté de sa mére, et elle déplorait que celle-ci ne soit pas plus soucieuse de sa toilette

« Maman a acheté un chapeau qui la rend adorable. Ce n'est que maintenant, que regardant maman comme une étrangére, je découvre qu'elle est ravissante. Belle comme

23 Dimanche 23 septembre 1877. 24 Dimanche 5 septembre 1880. 25 Vendredi 27 octobre 1882. 26 Dimanche 3 juin 1883. 27 Lundi 5 mai 1884.

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le jour, bien que fatiguée par toutes sortes d'ennuis et de chagrins, et de graves maladies (...) Je n'ai pas vu'de ma vie une personne moins pensant á elle que ma mére. Elle est la nature toute naturelle, et si elle pensait un peu plus á sa toilette tout le monde

l'admirerait. » 28

Marie défendit fa beauté trés controversée de Mme Gautereau, et ne cessa d'admirer la perfection de Mme Bénardaky.

C'est lors d'une « trés jolie soirée chez la comtesse de Kessler » que Marie fit la connaissance de celle que l'on surnommait « la Vénus républicaine » - Mme Gautereau - « qui a le plus beau corps du monde et une téte de nymphe de Jean Goujon. »29

john Singer Sargent
Madame Gautereau porte un toast
1882-1883
Boston, Isabella Stewart Gardner Museunz



« Elle se teint les sourcils et le visage de facon á ressembler horriblement á un mannequin de magasin mais c'est égal elle est si belle, si belle, si belle, si majestueuse, sublime avec son grand front serein... Admirable.

J'ai vanté Mme Bénardaky, eh bien, celle-ci la surpasse de beaucoup, on ne peut réver de plus belles épaules, un cou plus admirablement attaché, une poitrine plus belle. Elle se découvre beaucoup mais sans indécence, du reste le décolleté n'est indécent que chez des femmes mal faites oú les chairs rebondissent pressées ou déplacées par le corset.

Assise prés d'elle j'ai plongé dans le corsage et j'ai vu que la forme est vraiment divine. Des pieds courts et á ce qu'il m'a semblé, ce serait dommage. » 30


Marie Bashkirtseff défendit publiquement Mme Gautereau - ainsi, le soir du samedi 7 avril 1883, chez elle, devant la douzaine d'invités réunis autour du samovar

« ... la conversation était générale d'abord puis nous avons pu échanger quelques mots étranges comme vous allez en juger. Cela a commencé á propos du Salon, du travail, de la beauté á la mode, Mme Gautereau dont on s'est beaucoup moquée parce qu'elle s'habille en Récamier en charge... Alors lá-dessus tout ce qu'on dit d'habitude sur

28 Dimanche 23 novembre 1873.

29 Vendredi 20 janvier 1882. La soirée avait eu lieu la veille.

30 Idem.

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les beautés incontestables : elle est froide, elle est sotte, elle manque de feu sacré etc. etc. »

Alors Marie conteste - á ses propres dépens : « Moi j'ai ¡'esprit de la défendre, de me railler doucement moi-méme lorsqu'on se met á préférer mon feu sacré aux lignes de Mme Gautereau. ».

Marie défendit le portrait trés contesté de Mme Gautereau exposé par John Singer Sargent au Salon de 1884. 31

John Singer Sargent
Madame Gautereau
1884
New-York, The Metropolitan Museum of Art.



Mais elle déplora l'usage excessif des fards utilisés par le modéle

« C'est un grand succés de curiosité, on la trouve atroce. Pour moi c'est de la peinture parfaite, magistrale, vraie. Mais il a fait ce qu'il voyait. Le belle Mme Gautereau est horrible en plein jour car elle se farde affreusement maigré ses vingt-six ans. Ce fard plátreux donne aux épaules des tons de cadavre. En plus elle se peint les oreilles en rose et les cheveux en acajou. Les sourcils sont tracés en acajou foncé, deux lignes grossiéres. Elle est folle ou aveugle (... ) Mais le soir elle est trés belle vraiment. », écrivit Marie le ler mai 1884.

31 Ce portrait déchaina un tollé général dans la presse : « La poitrine et la robe ouverte laissent voir jusqu'á la limite permise et méme peut-étre au-delá... ». Quant au profil que Pon qualifiait couramment de « profil grec » sur un « port de reine », la critique protesta : « Rien á voir entre ¡'original et cet as de carreau enfariné ».

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Un mois plus tard, son opinion n'avait pas varié

« Le portrait de Mme Gautereau me plait infiniment. II I'a peinte comme elle est affreusement maquillée, n'empéche que c'est une oeuvre d'art et que c'est trés rare. » 32


L'admiration de Marie pour l'éclat de Mme Bénardaky fut profonde, sans restriction - maigré une comparaison inattendue

« Elle est extraordinaire, belle, belle, belle. Et quelque chose de langoureux dans ses immenses yeux bleus foncés. Chaque homme ressemble parait-il á une béte. Cette femme ressemble á une vache mais elle est belle! », écrit Marie le 6 juin 1880.

Quatre ans plus tard, son admiration pour la splendeur de Mme Bénardaky demeure intacte : «... si prodigieusement belle, si énormément belle, si magnifiquement belle (...) Et avec ga élégante, distinguée...

Je dis distinguée mais pour moi la distinction ne peut étre en jeu lorsque la beauté est aussi intense 33

Madeleine Lemaire
Madame Bénardaky
1888

32 Vendredi 6 juin 1884.

33 Madame Bénardaky était la mére de Marie Bénardaky, qui fut le grand amour platonique de Marcel Proust, et qu'il décrivit sous les traits de Marie Kossichef dans Jean Santeuil, avant de I'utiliser comme modéle pour Gilberte.

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La beauté absolue, parfaite ne peut étre ni commune, ni distinguée, ni béte, ni pétillante, elle ne serait pas la beauté alors.

Et cette femme est grande, admirablement faite, des pieds et des mains assez petits, des cheveux cendrés, une peau éclatante, les sourcils et les yeux... et le nez... et les lévres...

Enfin c'est une splendeur divine et d'un modéle simple comme l'antique, il y a lá de la Vénus de Milo en bien plus beau (...) Et avec cela un air trés calme et trés bon.

II y a des beautés, comme toutes celles qui ont brillé et brillent, I'impératrice Eugénie, la comtesse de Pourtalés, Mme A. de La Rochefoucauld,

La comtesse de Pourtalés

1857

Collection du comte de Pourtalés

Franz Xaver Winterhalter


L'impératrice Eugénie 1855

Cháteau de Compiégne

Mmes Potasca, d'Hervey de Saint Denis etc. etc. Mme Gautereau mais elles ont toutes des défaut ou des cótés humains. Celle-lá est stupéfiante. II y a des nez délicats, des nez fiers, des nez expressifs, des nez ravissants, des nez adorables, des nez á I'antique comme Mme Gautereau, mais le nez de Mme Bénardaky est d'une simplicité, d'une beauté, d'une pureté surhumaines. Les narines sont sublimes. Et la bouche est fraiche comme celle d'un enfant mais d'une forme imposante. Je voudrais bien savoir si une téte comme ga peut se peindre? Cette beauté colossale ne pourrait étre sauvée de la froideur qu'avec un air de mélancolie profonde que les yeux donneraient facilement á ce qu'il me

semble... » 34

34 Dimanche 16 Mars 1884.

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L'OPERA PREFERE DE

MARIE BASHKIRTSEFF

Mignon

d'Ambroise Thomas

Mignon retrouve la scéne qui I'a vu naitre, á Paris, le 17 novembre 1866 : I'OpéraComique - aprés une longue absence que précédérent cependant plus de 2000 représentations.

Marie Bashkirtseff aimait Aida, Traviata, Faust, Le barbier de Séville, mais elle adorait particuliérement l'opéra comique d'Ambroise Thomas, Mignon - I'histoire touchante d'une jeune filie enlevée enfant par des Bohémiens et qui retrouve son pére en méme temps qu'elle connait l'amour en la personne de Wilhelm Meister, lequel, par pitié, l'avait prise á son service.

Un amour momentanément contrarié par la concurrence redoutable de la comédienne Philine, mais amour consolidé á la faveur d'un incendie dans lequel Mignon aurait péri si Wilhelm Meister ne I'avait emportée dans ses bras...

Au troisiéme et dernier acte, Wilhelm conduit Mignon sur les bords du lac de Garde afín qu'elle rétablisse sa santé ébranlée. Le cháteau oú ils se trouvent n'est autre que celui oú naquit Mignon. Elle retrouve donc son pére, Lothario, épouse Wilhelm, tandis que la comédienne Philine se marie avec un soupirant, Frédéric...



Marie Bashkirtseff ne se lassait pas d'assister aux représentations de Mignon

« A chaque instant j'ai besoin de dire que je tiens I'opéra de Mignon par Ambroise Thomas, pour l'opéra le plus adorable comme sujet, comme paroles, comme musique. Je ne puis et ne veux entendre rien d'autre. II y a dans Mignon des airs qui vous remuent jusqu'au fond du cceur, qui vous font pleurer, qui vous rendent fou!

Pour chaque circonstance on y trouve un air ou quelques accords, c'est surtout bon pour moi qui exprime mon humeur par le chant.

Mais c'est incroyable comme j'adore Mignon, je connais toute la musique par coeur, chaque accord, chaque accompagnement, tout, et j'adore et j'admire tout et j'ai envie de le répéter á tout moment et á chaque instant et je ne le dirai jamais assez. » 35

Marie étudia plusieurs airs de cette oeuvre - notamment ceux du róle titre qui convenait á sa tessiture de mezzo-soprano.

« J'ai chanté la priére de la madone, de Mignon. La musique de ce divin opéra est

35 Lundi 24 janvier 1876.

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la consolation de toutes les ámes affligées, que¡ que soit leur chagrin. »36


"C'est un des airs de cet opéra (peut-étre Connais-tu le pays oú fleurit I'oranger, qu'elle aimait particuliérement) que Marie choisit de chanter lors de son audition chez le professeur de chant Wartel, « le premier professeur de Paris ».

« Aussitót que je chantais, la figure de Wartel, qui n'exprimait d'abord que l'attention, exprima une légére surprise, puis de I'étonnement et, enfin, il se laissa aller jusqu'á remuer la téte en mesure, sourire agréablement et chanter lui-méme. »37


Deux mois plus tót, Marie avait incarné I'héroine de son opéra favor¡ devant l'objectif d'un photographe : assise sur des rochers, ses cheveux dénoués, vétue d'une robe et d'un corselet blancs dégageant ses pieds nus.

Marie Bashkirtseff en Mignon Collection Roger Viollet, Paris.

Cet opéra intervint á un certain moment dans la vie sentimentale de Marie Bashkirtseff : lors de son flirt avec « le surprenant mais stupide Emile d'Audiffret » 38. C'était pendant une matinée á I'Opéra de Nice

36 Jeudi 6 avril 1876.

37 Vendredi 14 juillet 1876. 38 Mardi 22 juin 1875.

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« Quand Pasqua la prima donna a commencé á chanter Connais-tu le pays oú fleurit I'oranger, la romance que j'ai chantée devant le Surprenant alors que nous étions bien ensemble, je me suis levée et j'ai écouté debout, maman et Dina occupaient les premiéres places, je devais me lever pour voir.

Le Surprenant ne m'a méme pas regardée, au fait je ne sais pas, je vois si mal, je ne voyais pas la direction de ses yeux. » 3s

Le roman d'amour entre Marie et Audiffret existait surtout dans I'imagination de

Mme Bashkirtseff, de la tante Romanoff et de la cousine Dina

« Quand on chantera Connais-tu le pays a dit maman iI y a de cela quelques jours,

son cceur battra, si elle lui a plu seulement un instant », relate Marie. Puis elle précise

« Je ne sais ce qu'á fait le cceur de ce misérable, je sais qu'il ne m'a méme pas regardée et á écouté Pasqua avec une attention incroyable. »

Marie Bashkirtseff

39 Lundi 15 novembre 1875.

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LIVRES

Diario de mi vida

Marie Bashkirtseff

Le Cercle des Amis remercie Monsieur José Horacio Mito pour le don de deux éditions en espagnol du Joumal de Marie Bashkirtseff parus á Buenos Aires

Cette édition, traduite et préfacée par Maria Elana Ramos Meja pour les éditions Espasa-Calpe, s.a, á Buenos Aires, en 1941, entrait dans le cadre d'une collection d'auteurs internationaux de tous les temps : Beaudelaire, Baltasar Castiglione, Jules César, Barbey d'Aurevilly, George Eliot, Goethe, Dickens, Cervantés, Oscar Wilde, Virgile, Stendhal, Edgard Allan Poe, Plutarque...

Cette édition comporte en prologue une partie de la « Préface » écrite par Marie en

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mai 1884, et une série d'extraits des années 1877 á 1884.

L'accueil favorable du public entraina la réédition de ce volume. En 1962 parut la crrnquiéme.

En 1977, une nouvelle édition 'd'extraits du Joumal fut imprimée á Buenos Aires.

Centro Editor de America Latina édita dans sa collection « Memorias y autobiografias » des extraits des années 1877 á 1884, précédés d'une partie de la « Préface » écrite par Marie.

Cependant, Marie Bashkirtseff demeure relativement peu connue en Argentine, en Espagne.

Une nouvelle traduction d'extraits   - á partir du manuscrit original -   serait souhaitable.

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Les églises russes de Nice

Alexis Obolensky - Luc Svetchine -   Pierre-Antoine Gatier
Editions Honoré Clair
2010

Nous remercions Madame Véronique Rémusat-Rémion qui a offert au Cercie des Amis de Marie Bashkirtseff ce bel ouvrage retragant avec précision l'histoire des différents édifices orthodoxes nécessaires á la communauté russe implantée á Nice á la suite de I'installation de la famille impériale dans les années 1860.

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L'église Saint-Nicolas-et-Sainte-Alexandra
de la rue Longchamp, oú Marie Bashkirtseff assistait aux cérémonies.

Eglise de la rue Longchamp
Iconostase offerte par 1'impératrice Alexandra Féodorovna.
Réalisée en Russie par deux professeurs de l' Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg
L.I. Gornostaieff et M.N. Vassilieff, elle fut transportée á Nice par voie maritime.

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Ce fut d'abord I'église de la rue Longchamp construite á partir de 1858 - que fréquenta essentiellement Marie Bashkirtseff - puis I'actuelle cathédrale Saint-Nicolas, cónsacrée en 1912, et dont la remarquable silhouette de style « vieux russe » dresse sur le ciel de la Cóte d'Azur ses bulbes aux tuiles vernissées dans les tons vert pále, vert foncé, doré.

La cathédrale Saint-Nicolas.

D'autre lieux attestant de la forte présence russe á Nice sont étudiés dans ce livre la chapelle du tsarévitch Nicolas Alexandrovitch - édifiée en 1867, au cceur de la végétation, á I'emplacement de la villa Bermond oú il décéda le 24 avril 1865 - ainsi que le cimetiére de Caucade fondé á la suite de la consécration de I'église « gréco-russe » de la rue Longchamp, en 1860. C'est dans ce cimetiére que Madame Bashkirtseff, décédée le 25 décembre 1920, fut inhumée avant que sa dépouille soit transférée dans le mausolée de Marie, au cimetiére de Passy, le 19 mai 1930.

La qualité et la richesse des archives conservées ont permis de retracer I'histoire de ces lieux et édifices avec une grande précision et le support d'une abondante iconographie.

De par son ampleur et la richesse raffinée de son décor, la cathédrale Saint-Nicolas est considérée comme I'église orthodoxe la plus remarquable construite á I'extérieur de la Russie.

40 Voir illustration page 13.

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LITIGES ET QUESTIONS

Marie Bashkirtseff n'a pas connu la superbe cathédrale Saint-Nicolas dont la conception et I'histoire sont remarquablement décrites dans le livre proposé par les éditions Honoré Clair.

Depuis 2006, cet édifice est revendiqué par la Fédération de Russie, et par l'association qui I'a géré á partir de la Révolution d'Octobre.

Les détenteurs d'emprunts russes réclament la saisie de la cathédrale afin d'éteindre la dette contractée par l'Etat russe á partir de 1888.

A qui appartient la cathédrale Saint-Nicolas?

Cette question est au centre du litige qui oppose depuis 2006 l'Etat russe et I'association culturelle orthodoxe gérant ('édifice - association fondée au début du 20e siécle par des familles russes fuyant le bolchevisme.

Se référant aux termes du bail concédé á Nicolas II en 1909, et qui arrivait á expiration en 2009, I'Etat Russe réclama la propriété de ('édifice - qui n'aurait pas été construit sur les biens propres d'Alexandre II, mais sur ceux de l'Empire.

145 ans aprés Pacte d'acquisition du tsar, le tribunal a dú désigner un nouveau propriétaire.

Le 20 janvier 2010, la 2e Chambre civile du Tribunal de Grande Instance de Nice estima que le terrain, les bátiments et les cauvres inventoriées de la cathédrale SaintNicolas appartenaient á la Fédération de Russie. Mais I'association culturelle gérant ('édifice a fait appel.

La cathédrale sera-t-elle saisie?

Depuis cette décision de justice, les porteurs d'emprunts russes réclament la saisie de ce bien afín de récupérer les dettes de I'Etat russe remontant á la fin du 19e siécle.

Le 14 janvier 1918 marqua la ruine pour les nombreux épargnants ayant souscrit aux 4 emprunts russes émis successivement á partir de 1888. Ces emprunts avaient été initiés par Alexandre III et Nicolas II afin de développer leur empire, en particulier le réseau des chemins de fer.

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Garantis par I'Etat russe, ces emprunts connurent un grand succés. Au début de la Premiére Guerre mondiale, 1,6 millions d'épargnants francais avaient investi la somme fábuleuse de 12 millions de francs-or.

Mais, aprés la Révolution d'Octobre, en 1917, les Soviets ne reconnurent plus les dettes contractées par I'ancien régime.

II fallut attendre Mikha'il Gorbatchev pour qu'un traité permette, en 1997, d'indemniser - symboliquement - les épargnants frangais et leurs héritiers. De nombreux porteurs d'emprunts russes refusérent cet arrangement. Ce sont eux qui envisagent la saisie de la cathédrale russe de Nice - devenue désormais la propriété de la Fédération de Russie : « Ce qui vaut pour un bien ne vaut-il pas pour des dettes? », argumente le Président de I'association fédérative internationale des porteurs d'emprunts russes.

Nous remercions Madame Rémusat-Rémion qui nous a fourni un dossier de presse trés complet sur ces deux litiges.

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marie.bashkitseff@iaposte.net


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